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Château Safari

Dernière mise à jour : 13 nov. 2021

Il y a des demeures oubliées qui restent intimidantes, au sein desquelles on se sent tout petits. Souvent, c’est à cause de leur architecture grandiose, de leur décoration raffinée, de l’immensité de leurs proportions. Ici, pourtant, c’est tout autre chose qui nous intimide, car ce Château Safari que l’on a longtemps hésité à appeler « Manoir » a été la propriété d’une famille des plus prestigieuses dont chaque génération s’est illustrée, accumulant les titres et les découvertes.


Ce château fait également partie des « coups de folie » auxquels l’urbex peut nous pousser parfois. Lorsque nous découvrons sa localisation, nous réservons immédiatement deux billets d’avion pour pouvoir le faire au plus vite, deux semaines tout juste avant notre mariage… La passion parfois est plus forte que tout !

Il est midi lorsque nous arrivons sur place. Si l’été touche à sa fin, il fait encore beau et la campagne alentour est plongée dans une torpeur précédent l’heure de la sieste. Tout est calme, pas une voiture sur la route, ça nous arrange bien. Après nous être frayé un chemin à travers la muraille de ronces et d’orties, nous arrivons sur un petit sentier très étroit mais qui semble sillonner jusqu’au château. Nous l’apercevons après quelques minutes, émergent de la végétation, dévoré par des tentacules de lierre affamés. Des branches brisées gisent çà et là. On voit bien que la propriété n’est plus entretenue depuis quelques années. Même pour accéder au porche, il faut écarter la végétation invasive.

Nous arrivons directement par l’une des plus belles pièces de la demeure : la bibliothèque. Pourtant, il nous faudra quelques secondes pour le réaliser tant l’obscurité est dense. Le contraste entre la forte lumière extérieure et la pénombre qui règne ici est violent. Une fois nos yeux acclimatés, nous ne pouvons plus les empêcher de se poser partout, admirant chaque détail : du plafond coloré quadrillé de poutres brutes aux nombreuses statues qui surplombent les étalages, de ces ouvrages recouverts de cuir qui ressemblent à des grimoires à ceux-ci qui n’ont pas résisté à l’humidité et sont tapissés d’une couche blanchâtre.

Et puis, en s’approchant un petit peu, on remarque encore des détails qui nous interpellent : un gong asiatique, chiné ou ramené de voyage ? et surtout, cette sculpture placée sur la cheminée devant le grand miroir et qui représente un mage à la peau d’ébène encapuchonné dont le regard perçant nous saisit, comme s’il lisait en nous.

Justement, alors que nous sommes en plein jugement, des bruits étouffés surgissent de l’extérieur. Nous nous figeons, songeant tout de suite avoir affaire à des voisins vigilants ou à la police. La porte s’entre-ouvre, on retient notre souffle, et on voit entrer un couple d’urbexeurs, surpris de nous trouver là stupéfaits et sans doute un peu pâles !

Dans la pièce voisine, gisent un piano droit et une vieille machine à coudre. Des portraits jalonnent également la pièce, représentant des ancêtres, des généraux et des ecclésiastiques. Construit à la fin du XIXe siècle par H., homme politique, le château n’a jamais quitté la propriété de la famille L., accueillant ses 5 générations pour les vacances d’été. Aujourd’hui, seuls les craquements des vieux arbres animent encore son parc…

De l’autre côté de la pièce, la vieille cheminée en marbre se dresse toujours dignement, contrastant avec les boiseries vertes. La poussette de poupée, sans doute placée là par d’autres pour faire la mise en scène, est un peu de trop à notre goût, mais il se dégage tellement de choses de ce pan de mur que nous ne résistons pas à l’immortaliser. Au sol, la frise en bois disloquée atteste de l’état de dégradation qui commence à gangrener le château.

Nous débouchons dans le majestueux hall d’entrée fait de boiseries et de marbres. Aux murs, d’imposants portraits du père de H. en toge d’avocat dominent la pièce, donnant aux visiteurs un sentiment de petitesse. On imagine l’effet que ceux-ci pouvaient avoir à l’époque sur les personnes qui étaient accueillies ici.

Dans le coin à côté de la porte, le vieux porte-manteau perroquet ne croule plus sous le poids des manteaux depuis bien longtemps. Face à la cage d’escalier, un autre portrait d’ecclésiastique, dominé par une statue de Vierge en prière attire notre attention. Malgré nos recherches, nous ne trouverons aucun lien dans la généalogie de la famille, aucun membre entré dans les ordres, rien qui explique toutes ces figures de l’église affichées ici.

La demeure est extrêmement calme. Bien que nous soyons deux couples d’urbexeurs à l’explorer, on n’entend rien d’autre que le battement de nos cœurs. Rien ne filtre du dehors, pas un bruit de moteur, pas un chien qui aboie. C’est à la fois rassurant et un peu angoissant. Nous gravissons à présent l’escalier. Arrivés au palier intermédiaire, on aperçoit la tapisserie qui part en lambeaux et les boiseries attaquées par la moisissure. Il ne doit plus rien se passer ici depuis une bonne dizaine d'années...

Nous visitons l’une des chambres dotée d’un petit bureau, d’un lit simple sous alcôve et d’une fenêtre à vitraux représentant des fleurs et des oiseaux. Le mur de la fenêtre est tapissé de moisissures noirâtres qui s’étendent du sol au plafond. On imagine ici la chambre d’un garçon. Peut-être celle de E., le fils de H. qui mena lui aussi une brillante carrière en politique, le menant au sommet du pouvoir.

E. et sa femme A. eurent ensemble 6 enfants dont 2 garçons, J. et V. qui menèrent eux aussi d’illustres carrières. Il semble que la période allant des années 20 aux années 60 fut la plus faste pour la demeure et ses habitants. J. fera notamment partie, dans les années 50 d’une découverte historique importante alors que V. se profila comme un précurseur en biologie dont il révolutionna certains domaines. On retrouve ici de nombreuses photos d’archives datant de cette période où le bonheur éclate à chaque cliché. Le vide et le silence de la demeure aujourd’hui n’en résonnent que plus fortement.

Cette autre pièce, vide à l’exception d’un vieux fauteuil en cuir, retient notre attention en raison de son magnifique vitrail et de ces objets, comme autant de souvenirs de voyage. Là encore, un mage africain est posé sur la cheminée, comme celui de la bibliothèque. Une sorte de sceptre en bois est également posé contre la fenêtre. Ces objets participent à renforcer la magie des lieux et leur mystère. N’ayant, au moment de l’exploration, aucune information sur l’historique et la généalogie de la famille, on imaginera un passé colonial. Il n’en est rien.

Autre chambre, plus grande celle-ci, aux meubles couverts d’objets et d’œuvres d’art extrêmement photogéniques. Ce buste en plâtre notamment, nous retient pendant un bon moment. Est-ce l’une des femmes de la famille ou une parfaite inconnue ? Le mystère reste entier. Dans la famille L., force est de constater que ce sont surtout les hommes qui se sont illustrés, un fait révélateur d’une époque et d’un rang…

Outre la bibliothèque, la seconde pièce emblématique de ce château est cette chambre, meublée d’un lit à baldaquin au pied duquel git une peau de léopard. Ici encore, on pense immédiatement à un passé colonial, ou en tout cas, à un séjour prolongé en Afrique. Si rien de ce que nous avons découvert ne l’atteste formellement, on peut imaginer que l’un des aïeuls, probablement H. ou E. a séjourné un temps en Afrique, peut-être après leur carrière, et ramené ces nombreux objets. En tout cas, le regard de verre du léopard mort ne nous enchante pas et nous poursuivons notre exploration de la pièce.

Témoignant des nombreux enfants de la famille qui ont séjourné ici durant leurs vacances d’été, ces jeux anciens nous ramènent à une autre époque, sans écrans ni connexion. Une époque de jeux d’adresse, de courses effrénées, de genoux écorchés et d’expériences innocentes. Ces jeux, cette époque, ont en tout cas nourri des destins hors du commun : scientifiques et politiciens, honorés dans leur profession et récompensés de nombreux Prix et décorations (plusieurs hommes de la famille au fil des générations ont reçu la Légion d’Honneur). De quoi impressionner les humbles visiteurs silencieux que nous sommes.


La question revient donc avec plus de force encore que d’habitude : que s’est-il passé pour que cet endroit tombe dans l’oubli ? Dans l’une des chambres, nous avons trouvé des courriers écrits par P., le fils de V. dans les années 1980. Lui et sa femme semblaient gérer le domaine viticole et rencontraient apparemment des problèmes financiers. Est-ce ce qui a précipité l’abandon ?


Autre fait interpellant : dans la bibliothèque, les rayonnages sont parcourus de ficelles auxquelles pendent des étiquettes annotées « Pour H., à vendre » ou « Lot de J. » comme si la succession avait été préparée par le dernier habitant sans qu’il n’y ait jamais de suite. Les livres, dont certains précieux, sont restés là, absorbant l’humidité de cette grande maison vide.

D’après nos recherches, V. est mort en 2008 et J. en 2011. On peut imaginer que le château soit tombé dans l’oubli plus ou moins à cette époque, laissé de côté dans une succession compliquée comptant de nombreux prenants part. Une mise en vente a bien été tentée, mais il semble que cela n’ait jamais abouti.


Une nouvelle fois, nous sortons sans connaître le fin mot, refermant la porte sur les souvenirs heureux d’étés en famille. Dehors, la lumière vive nous grille les pupilles… Il fait toujours calme alentour, comme si la demeure, son parc et le village étaient tombés dans une faille temporelle, hors du temps. Nous espérons qu’elle y restera à l’abri encore longtemps.



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