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Maison Déplumée

Que révèle un lieu sur ses anciens occupants ? Certains renferment encore des secrets, parfois honteux, des difficultés parfois insurmontables, beaucoup gardent surtout la trace de moments heureux, de labeur et d’innocence, de petits drames et de grandes réjouissances, tout ce qui fait en somme la vie d’une famille. Que révèle la pratique de l’urbex sur nous-mêmes ? Un attrait pour la nostalgie, sans doute, une curiosité exacerbée et peut-être un peu de voyeurisme. Mais surtout une relation presque romantique aux lieux et aux objets qui témoignent de la vie de ceux qui ne sont plus. Franchissant une nouvelle fois le seuil d’un autre temps, nous vous invitons aujourd’hui à découvrir la Maison Déplumée, aussi charmante que dangereuse…


C’est à l’aube que nous arrivons dans ce petit village englouti dans la campagne. Autour, des prairies à perte de vue encore prisonnières des voiles nocturnes. Il n’y a pas un bruit à cette heure matinale et le moindre gravier qui grince sous nos semelles nous donne l’impression de provoquer un bruit démesuré. En nous éloignant à pied du village pour gagner la demeure, nous admirons en silence la brume qui danse au-dessus des champs et le clocher de l’église qui se découpe dans les premières lueurs du jour. L’urbex à cet avantage de nous faire découvrir des panoramas paisibles aux heures où personne encore n’est sorti du lit. Devant nous, l’ancienne ferme se profile, un peu lugubre mais pleine de jolies promesses pour nous, explorateurs. Pas besoin de sonder les alentours, nous sommes seuls et partons tranquillement à la découverte de ce trésor endormi.

Entrer n’est qu’une formalité tant le nombre d’accès est important. Nous nous étonnons d’ailleurs qu’un lieu aussi riche en objets et en mobilier, somme toute encore en excellent état soit ouvert aux quatre vents et n’ait pas connu les affres du vandalisme. Une situation qui nous réjouit alors que nos pas foulent le parquet gondolé. Si au-dehors le jour se lève à peine, à l’intérieur l’obscurité est encore dense et il nous faut le faisceau de notre lampe de poche pour pouvoir avancer prudemment.

En jetant un coup d’œil par la fenêtre, on découvre avec émerveillement la splendeur du panorama : dans le fond de la vallée, le village sort de sa torpeur, encore emmitouflé dans un nuage de brume qui flotte au-dessus des prés. Cette vue à tout d’un tableau romantique et nous nous empressons de capturer le moment avant qu’il ne disparaisse.

Premier constat en arpentant les pièces du rez-de-chaussée : un affaissement généralisé du sol rend la majorité d’entre elles de guingois. Nous qui sommes des maniaques de la symétrie allons donc devoir prendre sur nous et accepter la situation telle qu’elle se présente. Ici, tout est tordu, de travers, penché et, à notre grande surprise, cela donne à la maison tout son charme !

C’est encore plus frappant lorsque l’on prend du recul : de face, la pièce s’affaisse par la droite, donnant l’impression que le secrétaire va disparaître d’un moment à l’autre à l’étage inférieur. La lumière réveille peu à peu l’intérieur de la demeure et nous découvrons alors avec stupeur les cadavres presque momifiés d’un chat et de trois souris gisant devant la bibliothèque. Dans l’obscurité, nous étions passés à côté sans les voir.

Le vieux téléviseur des années 80 posé à côté de la bibliothèque capte notre attention et nous interpelle. D’après nos recherches, A., le dernier propriétaire est décédé en 2018 ; il n’y a donc pas si longtemps. On a du mal à imaginer qu’il se servait encore de ce téléviseur il y a à peine 5 ans. À y regarder de plus près, l’ensemble de la maison semble même ne plus avoir vécu depuis des décennies. Peut-être le corps de logis a-t-il était conservé ainsi par A. en souvenir de ses parents alors que lui vivait dans un autre bâtiment plus moderne ? Ou alors peut-être vivait-il vraiment dans un dénuement total, entouré des fantômes du passé.

Famille d’exploitants agricoles, la maison garde les vestiges de cette activité liée à la terre, tout en témoignant d’un grand raffinement de par les lectures figurant sur les rayonnages de la bibliothèque et les différents pianos qui meublent les pièces de vie. Nous sentons directement que ceci n’était pas une « petite ferme » mais bien une exploitation d’envergure qui a permis à la famille de mener une vie relativement aisée.

Petite merveille de la première moitié du XXe siècle, ce stéréoscope magnétique pourrait nous révéler des détails sur l’époque. Malheureusement ses tiroirs sont vides de toute image. Il ne nous reste donc qu’à l’admirer et à l’immortaliser, posé là sur cette cheminée à côté d’un bouquet de fleurs en plastique au rouge encore vif malgré la couche de poussière qui les recouvre.

Nous passons à la pièce suivante aux dimensions très réduites où trône un joli fourneau. Il s’en dégage une atmosphère feutrée, confidentielle et chaleureuse. On imagine passer ici les longues soirées d’hiver, à se réchauffer en bavardant ou en tapant la carte. Difficile de connaître sa destination initiale en l’absence d’autres meubles, nous laissons donc dériver notre imagination.

Face au poêle, un autre piano se dresse, en bois noir laqué. Peut-être était-ce là la seule utilité de cette petite pièce : une minuscule salle de musique où les membres de la famille se pressaient pour écouter la maîtresse de maison ou un jeune pianiste en herbe ? Ici aussi, raffinement et vie rurale se côtoient nous donnant petit à petit une image un peu plus nette du lieu et de son histoire.

Nous franchissons l’escalier en bois et arrivons à l’étage. Les chambres s’enchaînent, tantôt vides, tantôt sobrement meublées. Nous ne nous attardons pas car nous en cherchons une en particulier : celle pour laquelle nous avons roulé jusqu’ici aux petites heures du jour. Arrivés dans une partie plus délabrée, nous constatons que le sol du couloir s’affaisse lui aussi. D’un seuil à l’autre, nous faisons de grands pas pour éviter les écueils. Puis, à gauche, nous découvrons ce que nous cherchions : une belle chambre, certainement parentale, qui semble enneigée sous des résidus cotonneux.

Sa beauté ne doit pas nous faire oublier la dangerosité. Nous sommes ici dans la partie la plus dégradée de la maison et juste à l’entrée de la chambre, le sol se transforme en un sable mouvant où il est risqué de s’aventurer. Après avoir étudié la situation, nous nous avançons l’un après l’autre, posant le pied avec précaution sur les zones qui semblent saines. Résultat d’une bataille de polochons qui a mal tourné ou d’un attentat à l’édredon, le spectacle de ces duvets d’oie qui tapissent le sol, s’accrochent au lit et au vélo d’enfant rouillé est enchanteur.

Comme le reste de la maison, la chambre est riche en jolis objets antiques, notamment du côté droit du lit, là où, justement, il est beaucoup trop risqué de marcher. Nous restons donc à distance raisonnable, affûtant nos regards pour tenter de capter un maximum d’informations et de détails.

Renonçant à nous aventurer plus loin tant le reste de la maison est dégradé, nous reprenons le couloir en sens inverse et faisons arrêt dans cette autre chambre très bien préservée. En observant de plus près le lit, nous découvrirons un peu horrifiés, de nombreux cadavres momifiés de souris et de rats mêlés à l’édredon. Depuis que la famille l’a désertée, la ferme est devenue semble-t-il le paradis (et l’enfer !) des rongeurs.

Dans le coin droit de la pièce, la trogne de cette gamine nous attire comme un aimant et finit par nous faire sourire. Certains visages racontent une histoire malgré eux. On l’imagine facilement se prêter de mauvaise grâce à la séance de pose requise par l’illustrateur et sa facétie traverse les décennies pour parvenir jusqu’à nous aujourd’hui.

Alors que nous parcourons la pièce de bout en bout, des bruits sourds à l’extérieur de la maison nous mettent en alerte. Quelques claquements sont suivis de frottements, puis de râles comme des voix étouffées. Le cœur battant, nous cherchons à voir au-dehors pas l’interstice du volet, mais restons bredouilles. Nous reprenons alors notre exploration, grappillant peut-être quelques derniers instants dans la bâtisse.

De retour en bas, nous posons notre trépied dans la salle à manger dont le plafond est percé. C’est juste là au-dessus que se trouve l’entrée de la chambre inondée de plumes d’oie, pour vous donner une idée du degré de dangerosité… Alors que nous inspectons quelques documents laissés dans le coffre ouvert, un nouveau claquement retentit à quelques pas de nous. De l’autre côté de la fenêtre, un âne au regard doux nous observe avec curiosité.


Nous ressortons avec précautions et regagnons le chemin. Le jour est à présent bien levé, mais la campagne est toujours aussi calme. Notre ami bourriquet n’est pas seul, il pait autour de la maison avec trois congénères. Lorsque nous les appelons, ils accourent l’un derrière l’autre, suivant à la queue-leu-leu leur leader charismatique. Après une séance de caresses, nous prenons congé de ces gardiens forts sympathiques et repartons vers le village.


Derrière nous, la Maison Déplumée est inondée de soleil. Cependant même en plein jour, elle garde précieusement ses secrets comme si elle les réservait pour animer une longue soirée d’hiver au coin du feu, quand les jours raccourcissent et que la brume l’enveloppe, comme un duvet de plumes d’oie.



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