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Villa des Esthètes

De forteresse défensive à Palais somptueux dévoué à l’être aimé, le lieu que nous vous invitons à découvrir aujourd’hui a subi au cours des siècles une transformation radicale. Les reconversions n’ont rien de surprenant dans l’histoire des bâtiments, nombre de nos explorations en attestent : des châteaux superbes reconvertis en hôpital, en pensionnat, en maison de repos ou en centre de formation. Mais ce que ce lieu a d’atypique, c’est que ses 40 dernières années d’occupation ont été dictées non pas par la rentabilité et le profit mais par l’amour. L’amour de l’art et du beau mais surtout l’amour de l’Autre. Bienvenue sur les traces de la Villa des Esthètes.


Nous arrivons sur les lieux aux alentours de midi. En passant devant la propriété, nous avons été impressionnés par la silhouette intimidante du Palais, perdu au milieu d’une végétation luxuriante mais qui ne parvient pas à atténuer sa stature. Nous nous garons dans un endroit discret et décidons de pique-niquer avant de nous lancer dans l’exploration. Ce moment nous permet d’analyser tranquillement la situation. Nous sommes en plein dimanche de Pâques et le centre du village est étonnamment calme. Une fois notre sandwich avalé, nous profitons de la rue désertique pour franchir la barrière et disparaître dans la forêt entourant la villa – non sans nous être enlisés dans une boue collante. C’est parti pour la visite !

Émergeant en lisière de forêt, nous découvrons l’arrière du palais. Sa toiture de tuiles endommagée, sa tour médiévale où poussent désormais des arbres et sa façade de pierres fatiguées nous laissent un moment admiratifs. Mais pas le temps de traîner, nous le savons, les premières minutes sont capitales et il faut que nous entrions pour être vraiment à l’abri des regards. C’est chose faite quelques secondes plus tard. Le rez-de-chaussée alterne pièces très sombres et très lumineuses, forçant nos yeux à s’adapter à chaque nouvelle porte poussée. Après un tour de reconnaissance, nous décidons de monter directement à l’étage où se trouvent les pièces qui nous intéressent le plus.

Nous gravissons l’escalier de cette demeure érigée en château défensif entouré de douves et flanqué de deux tours aux environs de 1200. C’est dans la seconde moitié du XVIe siècle que les travaux pour en faire une villa Renaissance sont entrepris par la famille T. qui y vécut plusieurs siècles et l’enrichirent de nombreuses œuvres d’art. C’est aujourd’hui difficile de s’en rendre compte tant les lieux ont repris par endroit leur austérité médiévale. Les œuvres évidemment ont disparu et il ne reste de splendeur que les larges volumes qui laissent libre cours à notre imagination pour les remplir.

L’étage est distribué par un long et large couloir traversant qui distribue une dizaine de pièces. Comme souvent dans pareille configuration, notre duo se scinde : alors que l’un plante son trépied dans la chambre du fond à la fenêtre végétalisée, l’autre part en exploration, à la recherche du moindre détail, de la plus petite information pour combler les trous de l’histoire. On sait qu’en 1769, le palais change de mains et qu’il en sera ainsi jusqu’au milieu du XXe siècle. En 1950, la mort de son dernier propriétaire le fait tomber progressivement dans l’oubli. La végétation fait son œuvre, les intempéries et les pillages aussi… et durant 20 ans, la villa sombre dans un sommeil agité.

Les alentours sont tellement calmes que nos pas résonnent de manière démesurée dans ces grandes pièces souvent à moitié vides. C’est à la fois apaisant et un brin intimidant. Alors nous redoublons de précautions, comme par peur de déranger les énergies de la maison ou un essaim de chauve-souris assoupi dans un coin du plafond. À l’autre bout du couloir, les cliquetis réguliers de l’appareil photo nous permettent de savoir dans quelle pièce se trouve l’autre et que tout se passe bien.

Au hasard d’une chambre, nous découvrons de vieilles diapositives éparpillées. Certaines sont encore bien rangées dans leur boîte, alignées comme des soldats. Nous en sortons quelques-unes au hasard et les levons tour à tour face à la fenêtre pour laisser la lumière les révéler.

En 1970, alors dans un état critique, la villa est rachetée par le Signore S., un peintre reconnu dont la gloire a principalement duré une décennie fulgurante. C’est au cours de cette période de reconnaissance artistique qu’il achète la villa en secret pour faire la surprise à sa femme et à leurs 6 enfants. Mais depuis plusieurs années déjà, il venait l’admirer depuis la grille, imaginant la vie qui pourrait être la sienne une fois restauré ce joyau. Par amour pour son épouse, il rebaptise la villa du nom de celle-ci.


Sous son impulsion, les travaux de restauration permettent de rendre à la bâtisse son cachet d’antan et même davantage. Famille d’artistes et d’esthètes – la peinture pour lui, les lettres pour elle – leur vie au sein du domaine permet de restituer l’atmosphère de galerie d’art qui y régnait déjà du XVI au XVIIIe. C’est en redescendant pour parcourir les pièces du rez-de-chaussée que cet aspect se révèle le plus flagrant. Même si tous les tableaux ont disparu, les ornements des murs et des plafonds témoignent d’une grande sensibilité artistique. L’artiste aurait fait de la villa le miroir de son dévouement à la peinture, de son tempérament volcanique et des intérêts multiples qu’il aurait cultivé au fil des ans.

Cette pièce, par exemple, simplement ornée d’une petite table idéale pour prendre le thé et d’une machine à coudre sous un plafond richement décoré de figures de l’antiquité romaine qui se répètent ponctuellement sur les murs, dégage une atmosphère artistique et féminine. On imagine ici A. lisant ses livres ou écrivant quelques idées de titres pour les œuvres de son époux, comme elle avait l’habitude de le faire.

La pièce voisine est elle, bien plus grandiloquente, suffisamment grande pour accueillir la famille nombreuse autour du repas. Sous l’arche, elle aussi ornée de peintures la table poussiéreuse croule presque sous le poids du lustre qui s’est détaché, répandant ses ornements en forme de diamants. Plus sombre, cette pièce baigne également dans une atmosphère plus négative, triste, sans que l’on sache vraiment l’expliquer. Peut-être simplement parce que l’on sait que les grands repas animés de la famille appartiennent aujourd’hui au passé.

Contre un mur délesté des toiles qui le décoraient et qui ont laissé une décoloration flagrante, un piano droit est dressé nous en racontant un peu plus sur l’ambiance des veillées de la famille. L’un des enfants au piano jouait-il quelques airs populaires ? Peut-être qu’on chantait aussi ?

À côté du piano, un tabouret maculé de mélanges de peinture séchée comme des sillons de larmes multicolores porte encore les outils de peinture utilisés par l’artiste. C’est à la fois étonnant et touchant de voir que c’est un objet du quotidien qui a été reconverti en table de travail. Nous levons le regard. D’après nos lectures, l’artiste avait réalisé une dizaine de panneaux pour orner le sommet des portes. Tous ont disparu aujourd’hui mais avec un peu d’imagination, peut-être peut-on se les imaginer…

Un peu plus loin, ce magnifique salon nous retient un moment. Au contraire de la grande salle à manger, il règne ici une atmosphère calfeutrée et cosy. Nous parlons à voix basse, par habitude évidemment, mais aussi parce que c’est ce que la pièce nous inspire. Elle invite à l’intimité, à la confession, au rapprochement. Peut-être est-ce à cause du canapé en bois rembourré par des coussins aux belles couleurs. Ici aussi, des personnages peints ornent les murs, des paysannes parées de larges chapeaux et qui prêtent une oreille attentive mais discrète aux conversations qui se tiennent ici.

Le canapé fait face à un superbe fourneau ouvert surmonté par un personnage sculpté qui, noirci par la suie, semble un peu maléfique. Il n’empêche qu’il devait être agréable de s’installer ici, blottis l’un contre l’autre et de regarder le feu crépiter dans l’âtre.

Les pièces sont nombreuses et nous finissons par ne plus savoir où se trouve l’autre. Poussant une porte, sortant par une autre, comme dans une mauvaise sitcom, nous finissons par nous retrouver non sans nous faire peur malgré nous, parfois ! À force de tourner en rond et de revoir encore et encore les mêmes pièces, un détail qui nous avait alors échappé finit par nous frapper : dans de nombreuses pièces des prix artistiques, décorations et trophées remis à l’artiste trônent encore sur les meubles et guéridons. Nous les parcourons un à un, retraçant le palmarès d’une vie de passion.

En passant dans la cuisine, un dessin d’enfant épinglé au dos d’une porte nous serre un peu le cœur. On y voit une grand-mère, A., installée dans le jardin et quelques mots tendres griffonnés au feutre de toutes les couleurs. C’est officiel : la villa nous a transmis ses émotions. Nous décidons de plier bagage après 1h30 d’exploration. Une fois dehors, le soleil nous aveugle juste avant que la forêt ne nous engloutisse à nouveau.


Évoquant la demeure dans une interview, A. dira que ce qui la frappait le plus était à quel point la villa avait rendu heureux son mari et lui permettait d’être lui-même. On imagine l’attachement sentimental du couple pour la demeure et son état actuel n’en est que plus désolant. Décédés au début de ce siècle à très peu d’intervalle l’un de l’autre, les amoureux esthètes ont profondément marqué les murs et l’atmosphère de ces lieux, eux qui l’avaient sauvé de l’oubli était loin de s’imaginer qu’un sort semblable suivrait leur disparition et que la Villa des Esthètes sombrerait à nouveau dans les limbes. Comme si la bâtisse, elle-même, avait besoin de temps, d’une période de repli sur elle-même avant de pouvoir vivre une nouvelle histoire, nourrie par un nouvel amour.



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