Casa Virtuosa
- Silent Explorers

- il y a 5 jours
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Si nous avons à cœur de toujours rester les plus silencieux possible durant nos explorations, les lieux que nous visitons jouent quant à eux leur propre partition. Comme l’odeur âcre, caractéristique de l’abandon qui nous capte parfois en passant à côté d’une bâtisse et qui trahit son état intérieur, les bâtiments abandonnés émettent une musique qui leur est propre. Roulis de feuilles mortes sur un parquet, hululement lugubre d’un courant d’air, craquement d’une charpente en souffrance, goutte à goutte lointain… Tous ces sons constituent une symphonie de l’oubli. Si elle peut s’avérer inquiétante pour les explorateurs en herbe, pour nous, elle est plutôt réconfortante, l’assurance que ces murs assoupis nous accueillent sans réticence. Cette musique subtile prend tout son sens dans la visite à laquelle nous vous invitons aujourd’hui : bienvenue à la Casa Virtuosa.

Après nous être faufilés à travers la végétation sous une pluie battante, nous faisons irruption dans le jardin de cette maison de ville et filons tout droit vers sa porte arrière qui nous attend grande ouverte. Une fois à l’intérieur, nous réalisons seulement que nous sommes trempés comme des soupes. Un rapide change plus tard, nous nous mettons à explorer le rez-de-chaussée.

Malgré le désordre ambiant – la maison a vraisemblablement été passée à sac par des visiteurs peu scrupuleux après des années à sommeiller sous verrous – il se dégage de l’endroit une atmosphère paisible ; quelque chose de chaleureux et d’enveloppant, comme un bon plaid un dimanche d’hiver. La cuisine est encombrée de meubles disposés plic-ploc – excusez le Belgicisme – (un vaisselier en plein milieu de la pièce, des fauteuils éparpillés en totale anarchie…), comme si un déménagement avait été entrepris et subitement interrompu.


Les ambiances sont pourtant enchanteresses : des peintures à l’huile fatiguées et de guingois, des piles de livres brunis, la vieille horloge arrêtée à 2h39 et des franges de toiles d’araignées qui pendent du plafond nous émerveillent et nous sommes un instant un peu comme eux : suspendus dans le temps. Dans la pièce d'à côté, le bureau place la définition de désordre un échelon plus haut. Le sol a entièrement disparu sous des monticules de magazines des années 60 aux années 90 et de livres aux pages malmenées. C’est à tel point qu’on ne sait pas si on peut y marcher. Et si cette couche instable cachait un trou qui nous précipiterait directement au sous-sol ? À tâtons on s’y aventure, malgré tout.

Après avoir gravi l’escalier, nous arrivons dans la pièce qui nourrit toutes nos convoitises : une chambre où trône un petit bureau surmonté d’une galerie de cadres anciens illustrant des portraits et des paysages. Dominant la pièce de sa haute silhouette massive, la garde-robe au miroir brisé semble avoir jeté un sort sur les habitants du lieu, les gommant définitivement du tableau.


Les fenêtres ouvertes font danser les rideaux dans un rayon de soleil qui a enfin fait son retour et, au sol, les feuilles mortes glissent en crissant, donnant les premières notes à la mélodie qui nous obsèdera bientôt. À ce stade, nous ne savons encore rien de l’histoire du lieu ou de ses anciens propriétaires, tant et si bien que notre imagination gambade. Cette machine à écrire rouillée et saupoudrée de plâtre aurait-elle servi à rédiger des romans ? Ce qui expliquerait la quantité de littérature éparpillée partout…

En levant le nez, on découvre que le plafond nécrosé était à l’origine orné de fresques, indiquant un certain rang. À chaque coin, des visages apparaissent, dont certains sont désormais presque effacés, méconnaissable. Ici, cette jeune femme coiffée d’un chapeau maintenu par un foulard rouge vif ne semble pas voir la gangrène qui va bientôt emporter ses traits, précipitant les éclats de peinture sur le parquet en contre-bas.


À première vue, la chambre voisine est un capharnaüm à côté duquel nous aurions eu vite fait de passer, le considérant peu intéressant. Pourtant, à bien y regarder, ici la fresque du plafond s’est partiellement effondrée et, une fois franchie les cadavres de magazines au sol, nous découvrons sur la commode une série d’objets qui retiendront notre attention. Derrière ces flacons de pigments de couleur – d’origine allemande – le portrait d’une femme nous intrigue. Allongée sur un lit, entourée de fleurs, elle semble morte. Cela nous fait penser à ces photos de défunts en vogue au 19e siècle, capables de nous hérisser les poils. Pourtant, nous trouverons d’autres clichés, d’autres poses, d’autres expressions, attestant d’une mise en scène. Qui est-elle ? A-t-elle vécu ici ?


En grimpant encore d’un étage par l’escalier principal – il y en a un second de service qui arrive à côté de la chambre principale – on découvre le triste sort qu’a connu la demeure. Le dernier étage qui abrite notamment un bureau, d’apparence masculine, a été victime d’un incendie. Certaines pièces sont tellement carbonisées qu’il n’en reste rien. Le sinistre doit être ancien ou être passé inaperçu car nous n’en avons trouvé aucune mention dans la presse locale. Un berceau, stocké dans le grenier nous apprend qu’au moins un enfant a grandi ici.

Nous redescendons au premier étage et nous attardons cette fois sur ce qui semble être le cœur battant de la maison : un petit salon cossu dont la majeure partie est occupée par un monumental piano à queue. Nous comprenons alors que la musique devait faire partie intégrante de la maison durant ses belles années. Chauffé par un petit poêle aux couleurs très sixties, le salon de musique devait vibrer de mille émotions, rythmant la vie de la famille.

Ici les portraits s’exposent sous nos yeux, ceux d’une femme en particulier. Est-ce la même que les photos mises en scène découvertes un peu plus tôt ? Difficile de le dire avec certitude. Sur l’un des meubles, nous découvrons alors plusieurs diplômes datés de la fin des années 1960. Il s’agit de prix artistiques, décernés à une certaine Olga pour ses peintures et photographies. Peut-être une bribe d’explication…


Face au grand piano, un salon bordeaux devait accueillir les membres de la famille désireux d’assister au récital du jour. Était-ce Olga la pianiste ou un autre membre de la famille ? La question restera sans réponse. Ce qui est sûr, c’est que l’art occupait une grande place entre ces murs dont le déclin aujourd’hui semble dessiner les contours d’une ultime œuvre, mêlant souvenirs intimes et oubli collectif.

Nous ressortons de la maison après un peu plus d’une heure d’exploration. Au-dehors, la pluie a cessé et le ciel s’est peint de bleu. Nos yeux brûlent un peu, habitués à la pénombre.
Nous nous éloignons dans un discret bruit de craquement de branches et de bruissement de feuilles, l’esprit encore empli par la mélodie de cette jolie demeure, toute habillée de verdure. À chaque pas qui nous éloigne, la Casa Virtuosa reprend peu à peu ses gammes paisibles : froissement de feuilles mortes, bruissement des rideaux, clapotis dans une flaque d’eau, avec un courant d’air pour seul chef d’orchestre.
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