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Château Pantomime

Il existe autant de motivations à pratiquer l’urbex que d’individus pris de passion pour la discipline. Souvent, la recherche d’adrénaline, le frisson, le flirt avec l’interdit arrive en bonne place. Soyons honnêtes, ce n’est pas notre cas. Souvent même, si on pouvait se départir de cette petite boule de stress logée dans nos ventres, nous le ferions sans hésiter. Pour nous, l’objectif est plutôt de trouver de beaux endroits photogéniques qui nous provoquent une émotion, nous transportent…


Parfois cependant, il faut bien faire face à l’interdit, à l’angoisse et au risque qu’il représente. C’est ainsi que nous nous retrouvons un matin d’été, un peu après l’aube, devant le mur d’enceinte de ce Château Pantomime. Connu dans le monde de l’urbex sous un autre nom, la réputation de ce château a de quoi intimider : dangerosité d’accès, famille propriétaire aux aguets sur les réseaux sociaux, voisins ultra-vigilants, rumeurs d’alarmes, de caméras... À tel point que trois ans durant nous refuserons de nous y rendre bien que nous ayons sa localisation. Ce matin-là, pourtant nous avons décidé de tenter notre chance. La gorge serrée, nous voilà partis pour une exploration mouvementée…

Arrivés discrètement de l’autre côté, nous découvrons la majestueuse façade du château percé de deux tourelles. La beauté de l’extérieur nous intimide un peu plus. Les alentours sont calmes. Dans ce petit village, le moindre bruit prend une toute autre ampleur et nous avons donc activé le mode furtif. Pénétrer dans le bâtiment n’est pas compliqué et quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons dans cette pièce au billard ornée de part et d’autre d’un grand rideau, pareil à celui d’un petit théâtre. Nous attendons alors patiemment que l’obscurité se retire et réveille les détails de ce lieu endormi depuis de nombreuses années.

Nous commençons par la salle à manger voisine, un brin plus lumineuse. Ici, le mobilier est un peu épars, mais il reste une petite table et ses chaises, disposés juste sous la rosace du plafond et surtout un très joli piano droit sur lequel est posé une ombrelle. Nous avançons prudemment, toujours à l’affut de caméras ou d’un système d’alarme. Aujourd’hui plus que jamais, nous méritons bien notre nom d’explorateurs silencieux !

Il est difficile de dater précisément l’abandon du château sur lequel nous disposons de très peu d’informations historiques. Nous estimons qu’il a dû faire l’objet d’une tentative de rénovation au cours des dix dernières années mais qu’il doit être délaissé depuis le milieu des années 2000. Le bâtiment a été éprouvé par le temps à des degrés divers. Certaines pièces sont plutôt bien préservées alors que d’autres sont complètement dévastées. Preuve de ce déclin, le bas du piano, pourtant situé dans une pièce saine est complètement dévoré par l’humidité.

De l’univers propret de la salle à manger, nous passons à celui quasi apocalyptique de la chambre à coucher du rez-de-chaussée. Ici, le plancher est complètement moisi, jonché de gravats provenant du plafond éventré juste au-dessus de nos têtes. Découvrir cette pièce nous rassure quelque peu sur l’état d’abandon du lieu. Si les clichés que nous en connaissions pouvaient laisser planer le doute, il nous parait maintenant clair que le château est délaissé depuis très longtemps et que les rumeurs de caméras et d’alarmes ont sans doute été lancées par d'autres urbexeurs pour décourager les plus frileux.

Métaphore de cette pièce sans plafond au sol devenu spongieux, ce fauteuil dont les pieds sont cassés donne l’impression de s’enfoncer dans des sables mouvants. Une image qui pourrait d’ailleurs résumer la globalité du château que l’on sent sur la corde raide : prêt à s’enfoncer à tout jamais mais encore assez émergé pour être sauvé.

Jouxtant la petite cuisine complètement ravagée, la cheminée surmontée de son miroir encore intact tente de sauver les apparences. On imagine aisément qu’il devait faire bon vivre à s’installer là, à côté du poêle pour se plonger dans un bon livre. Des bouquins, nous en trouverons d’ailleurs des piles, tombées d’une armoire et rendus illisibles par l’humidité. C’est à peu près les seuls objets personnels que nous retrouverons. Aucune correspondance, aucune photo, pas même une facture ne tombera entre nos mains durant notre visite. La famille X. reste pour nous un mystère total.

Nous retournons dans la pièce au billard, maintenant bercée par une jolie lumière de début de journée. Les lourdes draperies et la tapisserie chargée contribuent à donner à la pièce une atmosphère médiévale. Pourtant, même si un château primitif a bien existé à cet endroit même, le Château Pantomime tel que nous le visitons aujourd’hui a été construit au 19e siècle, prenant la forme d’une maison bourgeoise. Vestige de cette époque, le haut poêle qui domine la pièce mérite le coup d’œil tant ses décorations sont travaillées.

Ces bancs effilochés ont-ils juste servis de décor ou réellement accueilli des spectateurs de parties de billard endiablées ? Ou peut-être simplement quelques causeuses tuant le temps pendant que ces messieurs jouaient leur virilité ? Là encore, notre imagination nous guide sur plusieurs pistes… À nous de choisir le scénario qui nous satisfait le plus.

La demeure et ses alentours sont toujours plongés dans le silence. Tout au plus entend-on un aboiement lointain de temps en temps, mais pour le reste, notre exploration se déroule tranquillement. De quoi apaiser un peu l’angoisse qui nous tenaillait lors de notre arrivée une heure plus tôt. Nous montons à l’étage et tombons nez à nez avec cette chambre au pas de porte assassin. Un piège fatal pour les somnambules ! En contrebas, la salle du billard nous apparaît sous un angle inédit.

Passés de l’autre côté, nous découvrons que la perforation du sol se prolonge en fait sur toute la hauteur du bâtiment. Chirurgicale, elle semble avoir été faite en vue de travaux et ne ressemble en rien aux planchers effondrés que nous avons l’habitude de voir dans des bâtiments dont le toit laisse passer l’eau. La vue n’en est pas moins poétique, renforcée par la lumière chaude de ce matin d’été.

Au bout du couloir, cette chambre donne directement sur la façade avant. Par la fenêtre ouverte, on aperçoit distinctement la boîte d’une caméra scrutant la propriété. Plutôt dissuasive, celle-ci ne semble pas raccordée mais nous indique que les rumeurs n’étaient pas tout à fait infondées. Pas question donc de relâcher notre vigilance. Silencieusement, nous immortalisons ce lit à côté duquel trône une cage à oiseau qui, de toute évidence, ne devait pas se trouver là à l’origine. Au-dehors, des éclats de voix attirent notre attention. Quelqu’un nous aurait-il découvert ?

Alors que nous passons à cette autre chambre, les voix ont fait irruption dans le château. Au lieu de voisins venus nous déloger, nous réalisons vite qu’il s’agit d’un groupe d’urbexeurs aussi peu discrets que respectueux. S’ils se comportent comme ça dans le château, on imagine très bien le peu de précautions qu’ils ont dû prendre pour passer le mur et arriver sur le domaine…

Nous immortalisons encore cette autre cage entreposée dans une salle d’eau de l’étage. Puis, incommodés par le bruit et l’irrespect du groupe, nous prendrons la direction de la sortie. Pas question de les laisser compromettre le bon déroulé de notre exploration. Nous sortons donc du château, la carte mémoire bien planquée au cas où la gendarmerie nous attendrait déjà à la grille. Une fois dehors, nous apercevons l’un d’eux à la fenêtre de l’étage, jouer la provoque en faisant tourner la caméra factice vers nous… Une sacrée dose de self control sera nécessaire pour nous empêcher de réagir et filer en l’ignorant, sans doute la meilleure attitude face à une telle stupidité.

Une fois le mur franchi et de retour dans la légalité, nous nous éloignons rapidement, emplis de sentiments mitigés. Si la visite a tenu ses promesses et assuré de beaux clichés, la fin d’exploration et cette rencontre malheureuse entache un peu notre plaisir. C’est malheureusement la réalité pas toujours glorieuse de l’urbex : les motivations et les valeurs ne sont pas toujours partagées. Nous nous rassurons en pensant à toutes les belles rencontres que nous avons déjà pu faire et continuons notre journée, vers de nouvelles explorations… Quant au château, aux dernières nouvelles, il aurait été vendu et ne serait donc plus explorable.



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