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Comptoir Cochonnailles

Dernière mise à jour : 17 déc. 2021

La beauté d’une exploration peut parfois résider dans les secrets qu’arrive à conserver un lieu. Pénétrer dans une maison sans rien savoir d’elle et en ressortir en n’en sachant pas beaucoup plus. Au lieu d’une frustration, ce type de découverte offre à nos imaginaires une foule de possibilités et c’est alors à nous de faire le travail, de projeter sur elle ce qu’elle nous a fait ressentir. C’est à cette expérience que nous vous invitons aujourd’hui en vous ouvrant les portes du Comptoir Cochonnailles.


Nous sommes au deuxième jour de notre road trip estival qui nous fait traverser la France et la Belgique. La journée a commencé tôt et nous avons déjà visité deux lieux lorsque nous arrivons vers 10h30 devant cette mystérieuse maison dont nous ne savons pas grand-chose. Première difficulté : elle est située au beau milieu d’un village, en bordure d’une rue commerçante très fréquentée en ce samedi matin. Mais comme nous sommes déjà gonflés d’adrénaline de nos précédentes explorations, nous n’avons pas le temps d’avoir froid aux yeux. Après avoir consulté la vue aérienne, nous décidons d’un plan d’attaque et nous lançons dans notre infiltration.

Après un long corps à corps avec les ronces et les orties, nous arrivons dans le jardin de la propriété, protégée par un mur qui nous abrite des passants. La demeure se profile bientôt devant nous, pas très grande, longiligne, semblable dans ses matériaux aux constructions typiques de cette région ouvrière. Il semble que les abords n’aient plus été entretenus depuis une bonne décennie. Des branches mortes et des plantes invasives entravent notre passage, conférant au jardin des allures de forêt sauvage.

La maison est ouverte comme nous l’espérions. Nous arrivons dans une pièce tellement sombre qu’il nous faudra quelques minutes pour que nos yeux s’habituent. Il s’agit d’un salon de petites dimensions, où trône une cheminée déglinguée et meublée d’un vaisselier et d’un piano droit qui attire directement notre attention. Les deux fenêtres dont est dotée la pièce sont en partie couvertes par le lierre qui rampe sur la façade extérieure, réduisant l’afflux de lumière.

Au fur et à mesure que nos yeux s’adaptent, nous découvrons des détails qui se détachent de l’obscurité. Ici, ces partitions pour apprendre les rudiments de piano, là un fer à gaufre ancien posé à côté de l’âtre, là encore cette vasque extrêmement lourde aux décors travaillés posée sur le piano.

En explorant le rez-de-chaussée, nous découvrirons que les espaces de vie sont assez restreints et que le gros de la superficie est occupé par une surface commerciale. Nous y reviendrons par la suite. La première impression qui nous vient est qu’il se dégage de ces quelques petites pièces un sentiment de solitude. On imagine en effet mal une colonie de bambins se chamailler dans ce salon étriqué et cette petite salle à manger qui fait davantage office d’arrière-boutique que de pièce de vie. Nous apprendrons plus tard que la dernière propriétaire était en effet une Mademoiselle qui s’est éteinte à 92 ans.

Nous grimpons le vieil escalier en bois qui mène à l’étage. Les toiles d’araignées pendent bas et s’accrochent à nos cheveux au passage. Arrivés en haut, nous découvrons une chambre à l’ambiance féminine décorée d’aquarelles fleuries, d’objets liturgiques et de missels. La lumière est tout aussi rare ici en raison des volets baissés depuis si longtemps que leur mécanisme est désormais rouillé.

Ce qui frappe en y regardant de plus près, c’est l’absence d’effets personnels. Ici pas de correspondance, peu de photos, ni livre ni souvenir, contrairement à ce que nous sommes habitués à voir. Tout ce que nous trouverons, c'est la photo noir et blanc d'une femme et une facture datée de l'an 2000. Nous en concluons qu’un brin de ménage a dû être fait après le décès de L. et que seuls les objets considérés comme sans valeur ont été laissés.

Sur la table de nuit, ces trois statuettes de la Vierge et d’un Saint sans tête, non-identifié, veillaient autrefois sur le sommeil de la propriétaire des lieux. Aujourd’hui seule une horde d’araignées – en surnombre en cette époque estivale – leurs tiennent compagnie, tissant silencieusement leurs toiles qui figent un peu plus objets et mobilier.

Il est temps pour nous de redescendre et d’explorer la pièce la plus à vue de la maison : l’ancien espace commercial.

Pénétrer dans cette pièce nous projette une cinquantaine d’années en arrière. Les carrelages en mosaïques, les anciens meubles en chêne sculpté, les ustensiles désuets, font naître dans nos esprits des images sorties tout droit d’un autre temps situé quelque part dans l’entre-deux guerres. Nous n’avons trouvé aucune trace de ce commerce, ni photo d'époque ni mention dans les publications locales en ligne. Tout ce que nous savons c'est que jadis se tenait ici une boucherie de quartier, probablement créée au début du siècle dernier. C’est là que l’imaginaire survient pour combler les zones d'ombres de l'histoire. Nous imaginons que L., née en 1911, était la fille du boucher et qu'elle reprit seule la succession de ses parents. Sans doute a-t-elle tenu son commerce vaille que vaille jusqu’à au moins 75 ans, ce qui nous amène au milieu des années 1980.

La boutique ferme alors ses portes et L. profite de sa retraite bien méritée. Mais une vie passée au contact des autres n’a pas suffit à remplir les murs de la demeure. Alors de toutes les pièces, la boutique avec son comptoir en bois reste la plus chaleureuse. Peut-être qu’elle aime s’y installer de temps en temps sur ce grand fauteuil et fermer les yeux pour sentir les milliers de présences qui ont défilé au fil des décennies. Peut-être. Et peut-être que nous nous trompons complètement aussi. Peut-être au contraire que L. n'a jamais repris la boucherie et que celle-ci est fermée depuis une cinquantaine d'années, servant de pièce de vie à cette femme seule. Après tout, l'état de décrépitude de l'ancienne boucherie est tel qu'il rend ce second scénario aussi plausible. Au fond, ce n’est peut-être pas ça l’important. Savoir et ressentir sont deux choses différentes. Ce que nous savons, c’est que la maison est inoccupée depuis 20 ans mais que les voisins directs appartiennent à la famille de L. (ça nous l’apprendrons plus tard !).

Les allers et venues des passants de l’autre côté de la vitrine nous obligent à évoluer à croupis. Très vite, cela devient assez inconfortable. Nous interrompons donc notre rêverie et décidons de quitter les lieux.

En sortant de la maison, nous passons devant une vieille remise à moitié affaissée et découvrons cet ancêtre plongé en plein sommeil. Était-ce la première voiture de L. ? Ou celle de ses parents ? En tout cas, cette Citroën Rosalie Commerciale 1932-1934 (merci R. pour ton œil de lynx !) n’a plus vu la lumière depuis des décennies. À l’image du reste de la maison, c’est un petit trésor, témoin d’une autre époque qui se terre à l’abri du monde moderne.


Après avoir affronté une nouvelle fois les ronces et les orties, nous repassons devant la maison et nous arrêtons un moment pour regarder la façade, à la recherche d’un indice : une inscription, une date… Mais rien. À la fenêtre, sur le fauteuil derrière le large bureau en bois, nous imaginons L., perdue dans ses pensées à regarder passer les gens. De l’autre côté de la route, un silence suspend la rue, nous faisons un petit signe de la tête, comme un merci que nous lui adressons… pour le voyage.



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