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La Messe est Dite

Il fut un temps où les églises faisaient salle comble, où l’activité du dimanche était rythmée par les horaires des messes, où le tintement des cloches attirait encore les fidèles. Aujourd’hui, en Europe, la foi s’est étiolée et surtout, les sermons n’ont plus la cote. Au fur et à mesure du XXe siècle, les églises et chapelles ont perdu leurs pèlerins comme on égrène un chapelet, à tel point que nombre d’entre elles ont fini par fermer leurs portes et par tomber dans l’oubli, désaffectées, parfois désacralisées.


L’époque de la ferveur religieuse qui a engendré leur construction est bien révolue. Aujourd’hui, rien qu’en France, on dénombre plus de 42 000 églises et chapelles. Une véritable mine d’or pour nous, amateurs de ces lieux dévastés où la nature peu à peu, trouve son chemin. Nous vous invitons aujourd’hui à sillonner quelques pays d’Europe, à la découverte des plus beaux temples où les roucoulements ont remplacé les cantiques.


Cappella Verde - Italie

Certaines visites nous marquent davantage que d’autres, en raison d’une atmosphère ou d’un événement qui affecte profondément notre exploration. C’est le cas de cette chapelle verte que nous avons visitée une première fois à l’hiver 2018. Par l’interstice de la porte, nous avions alors vu une ombre passer à l’intérieur. Croyant qu’il s’agissait d’un autre urbexeur, nous nous étions aventurés par la fenêtre de l’étage et nous étions trouvés face à face avec un sans-abri aussi stupéfait que nous. Choqués de voir que ce lieu froid et insalubre lui servait de refuge, nous nous étions refusés à continuer notre exploration et étions partis après lui avoir donné ce que nous avions de monnaie.

Quatre ans plus tard, nous revoici devant cet édifice particulièrement austère de l’extérieur, décidés à retenter notre chance. Cette fois, les lieux sont déserts, même s’il demeure des traces d’un camp de fortune qui aura sans doute servi plusieurs hivers. Nous profitons alors de la visite de cette chapelle à l’histoire surréaliste.

Située autrefois dans le village de R., la chapelle verte appartenait à une villa prestigieuse que l’on disait sublime. Dans les années 1960, la villa et le village sont rasés pour construire une raffinerie. Seule la chapelle en réchappe par miracle ou grâce à la piété des promoteurs. Au lieu de miracle, c’est peut-être plutôt une malédiction qui pesait sur la chapelle qui, aujourd’hui, git misérablement au milieu d’un enchevêtrement de routes, de méga-centres commerciaux et d’industries, n’accueillant depuis bien longtemps plus l’ombre d’un croyant.


Kosciol Eustachy – Pologne

Si les voies du Seigneur sont impénétrables, ce n’est pas toujours le cas des édifices qui lui sont dédiés. En tout cas pas pour qui ose enfreindre un peu les règles de bonne conduite ! Arrivés de bonne heure devant cette église lovée au cœur d’un village polonais, nous avons d’abord dû escalader un mur d’enceinte, puis escalader la façade du bâtiment pour entrer par une fenêtre ouverte à environ 2,5m de haut. Nous sommes arrivés à l’intérieur sous le regard médusé d’une horde de pigeons qui, perchés sur les structures métalliques, ont scruté nos faits et gestes tout au long de l’exploration. Peut-être faute de colombes, les pigeons sont-ils devenus les nouveaux messagers de l’homme d’en haut ?!

En 1859, la générosité des paroissiens et d’un comte local (le fameux Eustachy) permettent de construire ce temple catholique. Erreur de calcul ou expansion fulgurante de la localité, le fait est que l’église s'avère rapidement trop petite pour accueillir les fidèles. Une seconde, bien plus grande est alors érigée un peu plus loin, drainant bientôt la quasi-totalité des fidèles de la première église. La messe continue malgré tout d’y être dite pour les derniers récalcitrants jusqu'en 1970, date à laquelle elle est désaffectée.

Depuis lors, l’église est abandonnée, livrée à tous les types de volatiles et de rongeurs et surtout, vidée de tous ses objets sacrés. Aujourd'hui, le curé de la paroisse souhaiterait la voir raser, purement et simplement, pour remédier à son délabrement, mais certains irréductibles désirent encore la sauver. Ce nœud gordien plonge l’édifice dans un état de latence entre une fin douloureuse et une vie qui, depuis bien longtemps, n’en est plus vraiment une…


Chapelle de la Haine – Belgique

Il est souvent intéressant de redécouvrir un lieu exploré il y a longtemps. Nous avions foulé la nef de cette chapelle au début de notre carrière d’urbexeurs et, 5 ans plus tard, nous l’avons remise sur notre plan de route plus par curiosité qu’autre chose. Si les murs s’effritaient à l’époque, aujourd’hui la structure en bois est par endroits apparente, accentuant son état de délabrement.

Pourtant, le bâtiment ne manque pas d’intérêt, ne serait-ce que par sa forme triangulaire. Bâtie en 1937, grâce au soutien des cimenteries locales, la chapelle servait surtout de lieu de recueillement pour les habitants de la cité ouvrière voisine. Son architecture d’inspiration Art déco est aujourd’hui encore fascinante, même pour nous, brebis galeuses. Elle est officiellement désaffectée en 2016, suite à une dizaine d’années d’abandon et disparaît depuis toujours un peu plus dans la végétation qui l’entoure.


Chapelle de l’Adoration - Italie

Le mystère entoure certains lieux que nous explorons. C’est le cas de cette minuscule chapelle à la disposition surréaliste. Coincée entre deux immeubles modernes avec lesquels elle communique en certains endroits, elle donne l’impression de s’être trouvée là au mauvais moment et d’être entrée en fusion avec le monde moderne sans avoir eu le temps de réaliser quoi que ce soit.

À l’intérieur, deux icônes de plâtre lance leurs regards désespérés aux cieux, comme pour réclamer une intervention divine qui, clairement, n’arrivera jamais. Est-elle vouée à être détruite? Restera-t-elle ainsi dans cet enchevêtrement improbable ? De quand date-t-elle et à qui était-elle destinée ? Autant de questions qui restent en suspens au terme de nos recherches.

Une chose est sûre, la vision surréaliste de ce minuscule temple habité par ces deux statues reste un des souvenirs les plus enchanteurs de notre palmarès saint.


Kosciol Ewangelicki - Pologne

Impossible d’ignorer l’état de délabrement de l’église lorsque nous arrivons dans ce village de Pologne. Le clocher effilé ainsi qu’une partie du toit sont percés de trous et un périmètre de sécurité en tôles et briques entoure l’édifice. Il n’en faut pas plus pour nous donner envie de nous y aventurer. Une fois trouvée la faille, nous nous infiltrons et nous faufilons par une porte entrouverte.

Construite en 1844 dans le style néo-gothique, cette église évangélique protestante s'élève à la place d'un temple antérieur de 1785. Plus d'un siècle plus tard, les derniers évangélistes quittent la ville, provoquant son déclin. Après la dernière messe qui y est dite vers 1985, l’église est abandonnée et souffre progressivement des assauts des forces naturelles. Une tempête arrache les tuiles de son toit, provoquant un lent processus de pourrissement de sa charpente en bois qui résulte quelques années plus tard en un effondrement partiel de sa partie frontale. Classée aux monuments historiques, rien n’est pourtant fait pour sauver l’édifice malgré les merveilles qu’elle recèle, comme un orgue magistral du XVIIIe siècle.

Désacralisée en 2014, les projets de reconversion se sont succédés depuis lors sans jamais aboutir. Notre exploration se passe en toute tranquillité, malgré quelques bris de voix qui surgissent de temps en temps, nous rappelant la proximité de la rue. D’ailleurs, un coup d’œil par le trou de la serrure vers l’extérieur nous apprendra que nous avons une vue plongeante sur… le commissariat de police ! Un détail cocasse qui ne gâchera en rien notre visite, parmi l’une des plus belles de ce type.


Église XP – France

Cette petite église rurale n’a à priori rien qui la distingue de n’importe quel autre édifice religieux que l’on croise en bord de route. Son clocher-mur n’attire pas l’œil, sa toiture typique de l’architecture régionale est impeccable et aucune végétation ne gangrène ses murs. Pourtant, les sermons y ont cessé depuis longtemps déjà. Aujourd’hui désacralisée, elle laisse les araignées la coloniser faute d’attirer l’attention de quiconque.

Arrivés à l’intérieur, nous sommes pourtant éblouis par sa beauté, en grande partie due à ce plafond peint d’un bleu roi et à son prêchoir encore en excellent état. Devant l’autel dépouillé de tout artifice, les chaises qui accueillaient autrefois les pieux céans des paroissiens sèment aujourd’hui leur paille.

Datant probablement du XVe siècle, l’église a la particularité de présenter un chrisme roman (si vous ignorez ce qu’est un chrisme, il s’agit d’un monogramme composé de deux lettres) entrelaçant un X et un P, signifiant Christ. Bon , on avoue : ça on l’a su après et on n’a même pas vu le chrisme en question… c’est le désavantage de ne jamais rentrer dans ces lieux par la grande porte !


Cappella dei Conti - Italie

Églises et chapelles ne sont pas toujours l’objectif premier de notre exploration mais arrivent comme une cerise sur le gâteau. C’est le cas de cette chapelle abritée dans un splendide palais italien, ancienne propriété d’une famille de comtes bien connus. Le palais date du XVIIe mais a été fortement remanié au XVIIIe par deux sœurs de la famille qui ont laissé leurs initiales dans le marbre du hall d’entrée. En lisière de la propriété, située juste avant la grille d’accès, la chapelle devait à l’époque être également ouverte aux villageois car l’accès principal est situé côté rue.

Lorsque nous pénétrons dans la nef, une horde de pigeons s’envole dans un bruissement saisissant, nous faisant sursauter. Une fois en position pour photographier l’autel, nous réalisons que nous sommes sur le territoire des volatiles : le sol et les bancs sont couverts d’une épaisse couche de fientes (oui, oui, c’est bien ça ces monceaux grisâtres que vous voyez un peu partout !). Une exploration qui s’est poursuivie en apnée !


Église aux Spectres – République Tchèque

La bigoterie qui pousse à crier au miracle et à ériger des hommes au rang de saints incite aussi à voir le Démon caché derrière le moindre drame. C’est en l’occurrence ce qui est arrivé à cette église du XIVe siècle située dans un petit village de la partie bohémienne de la République Tchèque.

Dans les années 1960, en pleine cérémonie d’enterrement, le toit de l’édifice s’effondre sur les fidèles faisant plusieurs victimes. Voyant derrière ce drame un acte du Malin, les habitants décrètent l’église maudite et l’abandonnent à son triste sort durant plus d’un demi-siècle. En 2012, la volonté de réhabiliter le bâtiment resurgit. Un étudiant en art de la région a alors l’idée de créer des statues en plâtre figurant des fantômes et de les disposer sur les bancs de l’église, attirant aussitôt une foule de curieux.

Aujourd’hui, l’engouement est tel que l’œuvre de Jakub Hadrava a permis de récolter suffisamment de fonds pour restaurer progressivement l’église. Près de 10 ans plus tard, le toit et la façade avant ont pu être restaurés. Loin d'être glauque ou inquiétante, la présence de ces spectres confère au lieu une atmosphère étrangement douce et apaisante.

L’exploration de lieux saints tombés dans l’oubli est un indicateur des évolutions et des travers de notre société. Évolutions car, on le voit, la frénésie d’ériger ces lieux de prière a pris fin et leur fréquentation connaît une chute libre depuis la deuxième moitié du XXe siècle, provoquant aujourd’hui un désintérêt total quant à l’avenir de ces édifices. Travers, car ce désintérêt met en lumière la consommation à l’extrême de notre société qui préfère laisser pourrir son patrimoine plutôt que de le reconvertir ou de le mettre en valeur. Une dérive qui, malheureusement ne s’applique pas qu’aux édifices religieux.


Loin de nous remettre sur le droit chemin, l’exploration d’églises oubliées est pour nous souvent synonyme de jolis moments suspendus dans le temps. Car que l’on soit croyant ou non, ces lieux, même dévastés, continuent d’inspirer la paix et le recueillement.


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