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Maison de l'Oncle Seguin

Si chaque lieu a un sentiment qui lui reste accroché, celui de cette maison est sans nul doute la nostalgie. Une ambiance ressentie aux premiers instants passés entre ses murs, à contempler ses vieilles photos, ses peintures écaillées et ses bibelots d’une autre époque. La lecture de quelques lettres ne fera que renforcer cette émotion et, à la sortie, force est de constater qu’elle nous collera au cœur durant une partie de la journée… Mais chaque chose en son temps. Suivez-nous d’abord à l’intérieur de la Maison de l’Oncle Seguin pour une visite pleine de bons vieux souvenirs.


Il n’est pas encore 9h quand nous arrivons devant cette maison que nous avons en ligne de mire depuis plusieurs mois. Malgré le plein été, le début de journée est moche et terne, le ciel aussi gris que l’asphalte de cette rue passante où est posée la bâtisse. Nous avons déjà visité un lieu de bon matin et arrivons donc chargés d’adrénaline et bien en confiance à l’adresse indiquée. Pourtant, quand nous découvrons la maison, notre assurance s’étiole un peu : ici pas de haie, pas de végétation pour nous cacher, juste un portail entre-ouvert et une quinzaine de mètres à gravir à la vue de toutes les maisons alentours. Qu’à cela ne tienne ! Coup d’œil à gauche. Personne. Coup d’œil à droite. Volets et rideaux sont bien fermés chez les voisins. Aussi furtifs que deux salamandres, nous nous glissons dans la propriété, longeons la façade et entrons d’un bond tout en souplesse par la fenêtre ouverte (Avouez que vous imaginez des salamandres bondir, maintenant…). La visite peut commencer !

Mais avant d’aller plus loin, attardons-nous un peu sur la maison vue de l’extérieur. Outre sa situation à découvert, une autre surprise fut qu’elle a été en partie démolie. Sa façade offre la vue sur l’avant d’une partie amputée, occupée autrefois par un jardin d’hiver, ou simplement une extension aux niveaux du rez-de-chaussée et du première étage. Aujourd’hui, malgré le lierre qui recouvre la façade, cette annexe disparue est bien visible et donne à la maison un aspect non-fini. Aussi anecdotique que cela puisse paraître, ça n’est pas sans importance pour notre exploration.

La première pièce que nous visitons est la cuisine, située tout à l’avant du bâtiment et bercée dans une lumière douce. Ici, la belle cheminée en marbre a été condamnée pour accueillir un meuble de cuisine, privilégiant la fonctionnalité à l’esthétique. De chaque côté, deux portes bleues menaient autrefois sur l’annexe et déboulent aujourd’hui directement dans la rue. La pièce est remplie de vieux objets au design ou à l’utilité désuète. Entre les deux portes, la cheminée sert de promontoire à un crucifix que la peinture écaillée menace de précipiter dans les limbes.

La cheminée est surchargée de nombreux objets et souvenirs : ici un portrait d’ancêtre dans son cadre, là un autre crucifix posé à côté d’une Vierge servant à conserver l’eau bénite, un couple de salière et poivrière gentiment démodé, et une multitude de photos de classe montrant des bambins en shorts serrés les uns contre les autres pour entrer dans le cadre. Nous ne résisterons pas au charme de cette vieille bouilloire habillée d’un manteau de poussière et de toiles d’araignées… Après tout, c’est l’heure du petit-déjeuner !

De l’autre côté de la pièce, l’ambiance lumineuse est celle d’un coucher de soleil d’automne. En cause, ces vitres teintées d’une auréole orange et noire qui donne à ce coin une allure surréaliste. Nous constatons que les fenêtres ont eu jour été renforcées pour protéger la demeure abandonnée des intrusions. Aujourd'hui cela ne semble plus nécessaire. La planche à repasser attend un volontaire pour servir une toute dernière fois. Des visiteurs passés avant nous ont eu la délicatesse de disposer une chemise et un fer en fonte du début du XXe siècle. La mise en scène est belle. D’ici, on entend les voitures et les passants dans la rue comme s’ils passaient eux-mêmes dans la cuisine. Nous ne sommes pas stressés mais aux aguets tout de même. Quelqu’un aurait pu nous voir entrer malgré notre impressionnante dextérité (!)…

Nous repassons dans le salon/salle à manger par lequel nous étions entrés quelques minutes plus tôt. Malgré ses plafonds moulurés et ses jolies cheminées, la demeure devait être relativement modeste. Entourée d’un grand jardin bordant la route (à l’inverse des autres bâtisses du quartier qui sont des maisons de rue), elle se prêtait à élever quelques animaux qui rentraient l’hiver dans la grange au fond du jardin. Si l’on en croit une correspondance savoureuse trouvée à l’étage, le propriétaire avait bien, vers la fin de sa vie quelques animaux : « Et j’imagine que manquant de travail avec une seule vache tu t’es laissé séduire par le coup d’œil malicieux d’une chèvre. Elles sont espiègles, vives et toujours cet air de préparer quelques pitreries. J’en ai eu une aussi, je l’ai donnée lorsque j’ai déménagé (une fois de plus). Mais elle était gentille, tout le monde l’aimait et pour la taille des oliviers elle était super, tous étaient tondus à la même hauteur ! Elle dégustait les pêches, l’air connaisseur et recrachait le noyau. Mais les animaux c’est des amis qui nous tiennent en esclavage, adieu toute liberté. » Un régal !

Mais outre les photos d’époque et les objets liturgiques, la pièce contenait aussi un intéressant registre de comptes commençant en 1923 et qui nous apprend que les propriétaires avaient à l’origine une activité de négociants dans une ville toute proche. On apprendra également grâce aux correspondances que la famille comptait au moins trois enfants. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Mystère ! La maison, elle, est probablement abandonnée depuis le décès du patriarche survenu quelque part entre la fin des années 1980 et le début des années 1990.

Bien que modeste, cette demeure garde perceptible un certain niveau d’éducation, une classe de gens simples mais cultivés. Le ton des différentes lettres retrouvées nous le confirmeront, tout comme ce piano, bien conservé étant donné l’humidité qui pénètre saison après saison par les nombreuses ouvertures de la maison. Au milieu de ce séjour, sous le regard de tous les ancêtres accrochés au mur et parmi la myriade d’objets d'époque, la nostalgie du lieu nous imprègnera pour de bon. Cette maison trop petite pour la famille qui l’habitait et qui avait dû être agrandie est aujourd’hui le témoignage du ‘Bon vieux temps’. Des belles formulations, des belles écritures, des bonnes manières. Tout cela, oui, transparaît encore aujourd’hui malgré le délabrement, malgré la crasse, malgré les voix qui se sont tues à jamais.

Face à tous ces souvenirs, à tous ces sourires en noir et blanc, la même question nous assaille à tous les coups : comment en est-on arrivé là ? Où sont passés les descendants bienveillants qui devaient prendre soin de ce patrimoine ? Qu’est-il arrivé ? Comment se fait-il que nous puissions être ici, d’un simple bond, à la portée de tous ? Chaque maison, chaque lieu que nous visitons a son portrait de jeunes mariés. Mais face à ceux-ci, nous nous questionnerons encore plus que de coutume, la faute à la nostalgie ambiante.

Nous passons à l’étage où quatre chambres se succèdent desservies par un petit couloir central. Certaines sont plus mal en point que d’autres, des auréoles sombres au plafond témoignant d’un probable dégât à la toiture. Dans l’une d’entre elles, juste au-dessus de la cuisine, nous oublierons l’annexe disparue et ouvrirons une porte pour nous retrouver nez-à-nez avec la rue, heureusement déserte à ce moment-là. Penser découvrir une nouvelle pièce en ouvrant une porte intérieure et se retrouver en suspens face à la route ; croyez-nous ça surprend ! :-D


Finalement, la richesse des chambres résidera dans la multitude de lettres qu’elles recèlent. Les nombreuses pauses nécessaires pour immortaliser le lieu nous laisserons le loisir de prendre connaissance d’un certain nombre d’entre elles et de les savourer.

Pendant que nous étions en haut, d’autres explorateurs feront irruption au rez-de-chaussée avec une discrétion toute relative. Cela tombait bien, nous allions partir… En repassant par le séjour, toujours pleins de nos questionnements sur le pourquoi du comment, nous ne pourrons pas nous empêcher de penser à l’un des passages d’une lettre lue quelques minutes plus tôt : « Voici comme est notre vie, composée d’un peu de toute sorte. Pour chacun, c’est la même ronde des heures, les bonnes, les moins bonnes, celles que la jeunesse gaspille, celles précieuses de l’âge mûr que l’on voit s’écouler avec nostalgie comme moi, comme toi mon bon oncle, mais que faire? C’est dans l’ordre. »


Nous ressortons comme nous étions venus, glissant comme des ombres sur les murs de brique rouge. Dehors le ciel est toujours aussi chargé. Mais l’été pourri a l’avantage de vider les rues de ses passants et de nous simplifier la tâche. Déjà, nous pensons à notre prochaine halte. Avant de franchir la grille, nous jetons encore un regard derrière nous, comme si, au fond du jardin, une chèvre au regard espiègle nous regardait nous éloigner.


Une fois n’est pas coutume, nous ajoutons ici les photos d’une des lettres qui nous a particulièrement touchés par sa sincérité et ses leçons de vie. En espérant que son auteure n’en sera pas vexée.



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