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Maison du Poilu

Certains lieux brillent par la richesse de leur architecture ou le raffinement de leur décoration. D'autres nous marquent par l'histoire des familles qui les ont occupés. C'est le cas de cette Maison du Poilu qui nous réservait de nombreuses surprises au fil de notre exploration et une grosse charge émotionnelle au fur et à mesure que l'on plongeait dans l'histoire de la famille T.


Nous arrivons en début d'après-midi dans la rue où gît la demeure que la végétation dévore petit à petit jusqu'à envahir son pignon qui jouxte la route. À notre grand étonnement, ce quartier résidentiel est extrêmement calme et nous pouvons nous engouffrer dans les arbustes en toute discrétion. Le temps de se défaire de quelques ronces qui gardent l'accès et nous franchissons le seuil de cette vieille ferme emplie d'âmes.

Le hall traversant nous permet d'accéder de l'arrière de la maison à l'avant où se situait à l'époque l'entrée principale. Le couloir est encombré de détritus et de meubles entassés là. Nous devons parfois nous contorsionner pour les éviter sans bruit.

En l’absence des propriétaires, les araignées ont fait leur office et tissé leur royaume, reliant entre eux tous les objets inertes. Là, un livre et un parapluie accroché au porte-manteau. Les insectes sont d’autant plus chez eux que la bâtisse était une ferme et que la nature est partout alentour.

Nous arrivons dans cette salle à manger sortie d’un autre temps. Les volets fermés rendent la pièce particulièrement sombre, mais une fois nos yeux habitués, nous nous rendons compte que déjà à l’époque, cette pièce devait être peu lumineuse avec son mobilier en bois, ses lourdes draperies et ses peintures monochromes de combattants. Ici, la couleur ne semble pas avoir sa place.

Si l’excès de mobilier est quelque peu étouffant, la multitude de livres, de toiles et d’objets nous donne tout de suite un indice sur l’érudition des gens qui ont vécu ici. Quelques recherches concentrées autour du bureau suffiront à découvrir leur nom et à en apprendre un peu plus sur leur histoire. Le premier avec qui nous faisons connaissance est L., né à la fin du XIXe siècle, de parents agriculteurs, mais dont le père, F. est connu pour sa débrouillardise et son esprit d’entreprise. L. peut ainsi suivre de bonnes études et est engagé au ministère des Finances. Mais lorsque la guerre 14-18 éclate, il est envoyé au Front où il perdra une jambe et un œil.

Après la guerre, L. et sa femme ont deux enfants : M. (née en 26) et A. (né en 28). Apparemment, au moins un des enfants continuera de vivre dans la maison de ses parents jusqu’à sa propre disparition qui marquera la fin de l’occupation de la demeure. La vue de cette ancienne radio, après avoir découvert quelques indices sur cette famille marquée par la guerre, nous fera immanquablement penser aux temps des grands conflits mondiaux et à ces familles qui se réunissaient autour du poste pour apprendre avec effroi ou soulagement les dernières nouvelles.

Quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, L. entre en politique sur la liste républicaine. Comme on le voit ici, il restera également abonné au Journal des Combattants dont nous retrouvons des dizaines et des dizaines d’exemplaires dans toute la maison. À présent que nous en savons plus, les toiles de combattants au mur prennent une autre dimension. La maison entière semble encore vivre dans le souvenir de cette génération sacrifiée à l’horreur de deux guerres…

Et nous ne sommes pas encore au bout de nos surprises… Nous quittons maintenant le rez-de-chaussée qui n’a rien d’autre à nous offrir que des pièces encombrées où il est pratiquement impossible de circuler. Au-dessus du vieil escalier en bois, nous voilà arrivés dans une chambre superbement conservée. Ici aussi, les objets sont nombreux et nos yeux se posent partout, émerveillés.

Vestige ultime de la Grande Guerre qui a brisé tant de corps, les prothèses de L. sont là à côté du lit. Témoin de l’horreur vécue par des milliers de Poilus, mais surtout de la résilience et du courage de ces jeunes hommes qui ont ensuite continué leur vie et bâti le monde d’après malgré leurs nombreuses meurtrissures. Il y a quelque chose de surréaliste à la vue de cette image et nous passons de nombreuses minutes à observer, un peu gênés, un peu émus.

Illustrant la végétation qui dévore la bâtisse un peu plus chaque jour, cette fenêtre rendue quasiment opaque par les feuilles et le lierre semble suffoquer. L’épaisseur des toiles d’araignées, la couleur grisâtre des murs et la couche brune qui colore les cadres et les objets semble indiquer que la maison n’est plus habitée depuis au moins une décennie, voire plus. Pourtant, nous savons que A., le fils de L. vivait encore dans cette maison en 2017. Interpellés, nous nous demandons alors dans quelles conditions vivait A., réputé comme un homme sympathique et singulier qui avait repris l’activité d’agriculteur de ses grands-parents.

Tout comme ce portrait d’un bébé tout rondouillet (s’agit-il de M. ou de A. ?), les objets exposés sur les étagères et tables de nuit parlent d’un autre temps. Un temps que peu d’entre nous, même les plus anciens, ont vraiment connu. À nouveau, l’impression que cette maison et ses occupants sont restés coincés entre les deux guerres nous saisit et fait monter en nous une boule d’émotion.

Nous traversons le couloir et passons dans l’autre chambre, à la fois plus proprette et plus masculine. Un tableau monumental trône à côté du lit. On ne le dirait pas sur la photo présentée ci-dessus, mais ses proportions sont énormes à tel point que la toile semble écraser la chambre. Une commode surmontée d’une bassine et d’effets de toilettes occupent l’autre côté du lit, surmontés par le portrait fier et bienveillant d’un aïeul moustachu.

Ici encore, les meubles en bois massif paraissent trop grands pour la maison. Comme s’ils avaient autrefois occupé un manoir majestueux avant d’être replacés là. Pourtant, il n’en est rien.


Après avoir cultivé la terre et élevé des animaux toute sa vie, A. termina la sienne entouré de chats, d’oies, d’un poney et de deux moutons, qui partirent avant lui, de leur belle mort. Avec lui, c’est un peu du souvenir des Poilus et de cette famille marquée par les guerres qui s’est éteint. Cet article se veut un hommage à leur mémoire.


En nous aventurant à l’intérieur d’une maison abandonnée, on ne sait jamais comment on va en ressortir. Souvent, c’est l’émerveillement qui prime, parfois nous sommes émus et à de rares occasion, chamboulés. En sortant avec précaution de la demeure, la restituant au silence, nous ignorons encore combien elle a laissé une marque en nous qui ira s’amplifiant au fil de nos recherches documentaires, celle du devoir de mémoire.



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