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Manoir Bipolaire

Dernière mise à jour : janv. 30

Qu'est-ce qui pousse une famille à tout abandonner? A laisser pourrir un magnifique manoir de la fin du XIXe siècle et tous les objets qu'il contient? A renoncer au mobilier ancien, au piano droit, aux souvenirs, aux photos de famille, aux vêtements, aux lettres et correspondances?


Certains lieux éveillent une multitude de questions chez les explorateurs urbains. Le Manoir Bipolaire est sans doute l’un de ceux qui nous aura le plus laissés perplexes. Dès l’instant où on s’en approche, la bâtisse nous enveloppe dans une brume de mystères. Cela commence dès les premiers pas : de la route, un mur de briques rouges le dissimule, une haute grille rouillée laisse prospérer le lierre… une fois qu’on les a franchis, la silhouette du manoir, dévoré par la végétation, se découpe sur le ciel gris et le mystère s’est refermé sur nous.

Une fois à l'intérieur, une constatation s'impose de prime abord: le manoir a deux visages. L'un est tellement préservé et en bon état qu'on pourrait se demander s'il est vraiment abandonné. L'autre est tellement décrépi, rongé par l'humidité et les champignons, qu'on s'étonne qu'il puisse encore tenir debout. Voilà le paradoxe de ce lieu dont le couloir semble tracer la frontière entre l'une et l'autre face.

Au rez-de-chaussée à droite, tout va bien. Les pièces sont coquettes, même si un coup d'aspirateur et un petit dépoussiérage des cheminées et bibelots s'impose... Les fleurs en plastique font encore illusion et, avec un peu d'imagination, on pourrait presque sentir l'odeur de petits plats mijotés flotter dans l'air.

Côté gauche, par contre, des éclats de plâtre tombés du plafond jonchent le sol et les meubles, la tapisserie dégringole en lambeaux et l’air est chargé d’humidité. Les nombreux courants d’air nous transpercent littéralement et nos doigts s’engourdissent au fur et à mesure que nous nous attardons. Les joies de l’urbex en plein Novembre !

Épicentre des courants d’air, la cuisine mérite pourtant qu’on s’y attarde. Ici, les portes à la peinture écaillée sont grandes ouvertes, la fenêtre est presque complètement obstruée par la végétation qui pousse à l’extérieur, mais surtout, c’est le tissu en vichy bleu qui lui confère toute son atmosphère. On devait s’y sentir bien à siroter une tasse de chocolat chaud… et justement, là, ça ne serait pas de refus !

Il est temps de monter l’escalier orné d’un improbable arbre décoratif. Le couloir de l’étage offre une très belle perspective sur la cage d’escalier sur laquelle se détachent les rideaux rouge sang. Dans la chambre voisine, des moisissures sombres encadrent la peinture champêtre suspendue au mur. Nous ne sommes apparemment plus très loin du dégât des eaux qui a pourfendu le manoir en deux.

Nous retrouvons la même configuration à l’étage avec la partie droite de la bâtisse relativement bien préservée et riche en objets et souvenirs. Ici plus que jamais, nous avons la sensation que la famille s’est volatilisée du jour en lendemain, sans même prendre le temps de boucler ses valises.

Arrivés dans la partie gauche, nous découvrons cette chambre qui offre un spectacle de désolation. La pièce est gorgée d’eau, suite à un dégât à la toiture à l’étage supérieur. Tout, de la tapisserie aux livres en passant par le lit, macère dangereusement. Sur les boiseries des chambres voisines, d’improbables champignons se sont formés, comme si le manoir, lentement, se changeait en forêt.

Malgré les lambeaux de tapisserie qui pendent sur les miroirs, il ne nous faut pas beaucoup d'efforts pour imaginer le couple qui, autrefois, se brossait les dents côte à côte avant de se mettre au lit. Car c'est le peu de choses qu'on sait sur le lieu: il y vécut un couple qui avait au moins un fils et certains éléments attestent de problèmes de santé, peut-être simplement dûs à l'âge. Mais rien de ce nous avons trouvé n'a pu expliquer l'abandon du manoir.

Notre visite se termine. Nous sommes de retour au rez-de-chaussée avec toujours autant de questions que lors de notre arrivée. Dans le bureau, des lettres de mise en demeure, des dêmélés avec la justice, mais qui semblent mineurs... Nos recherches ultérieures ne mèneront à rien.


A vrai dire, certaines histoires ne s'étalent pas publiquement et demeurent uniquement connues de quelques individus. Le drame qui a plongé ce manoir dans l'oubli, seuls quelques habitants de cette rue pourraient nous en parler, mais hélas, c'est également d'eux dont nous devons nous cacher pour garantir notre discrétion.


Nous sortons de la maison et traversons la végétation. Une fois de l'autre côté du portail, le manoir nous apparaît toujours aussi énigmatique. Même si ses portes sont grandes ouvertes, il ne nous aura pas livré tous ses secrets. Et c'est tant mieux. C'est aussi ça qui fait son charme. Après tout, certains mystères doivent rester entiers.



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