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"Petit Moscou"

Nos explorations nous plongent souvent dans l’histoire avec un petit h, celle de familles et de lieux dont le destin a pris un mauvais tour. Parfois, pourtant, c’est l’Histoire avec un grand H qui nous attend. Et ce matin-là, en nous garant devant la barrière surmontée de barbelés du « Petit Moscou », nous sommes partagés entre excitation et fébrilité, conscients d’être sur le point de parcourir les pages sombres de l’histoire du 20e siècle.


Cette visite n’est pas non plus conventionnelle. Ici pas besoin de nous cacher, de garer la voiture à 10 kilomètres pour passer inaperçus ni d’escalader un mur avant de nous frayer un passage dans les ronces. Non, aujourd’hui nous sommes là « officiellement ». Mais cela ne nous empêche pas d’être un peu stressés tout de même. À 8h pétantes, toujours aucune trace du gardien des lieux qui doit nous laisser entrer… On s’impatiente un peu, inquiets de passer à côté de cette visite dont nous rêvons. Heureusement, une dizaine de minutes plus tard nos doutes s’envolent en le voyant arriver. Nous foulons enfin le sol de ce lieu chargé d’histoire… Frissons.

Après quelques échanges avec le gardien, nous sommes libres de circuler comme bon nous semble à travers le complexe. Il nous recommande simplement de commencer par la piscine car d’après lui, la lumière du matin y est superbe. Il ne se trompait pas ! Nous remontons l’allée vers le bâtiment principal à la façade citron. Mises à part les quelques vitres brisées et la verdure qui pousse sur le tarmac, on pourrait s’imaginer dans un lieu toujours en activité. Pourtant, plus rien ne s'y passe depuis 26 ans.

Même si nous sommes pressés d’arriver à la piscine, impossible de ne pas faire un premier arrêt devant cette monumentale statue de Lénine. Dressé sur son piédestal, scrutant l’horizon, il est tout simplement impressionnant. Descendus en bas de l’escalier pour mieux l’admirer, nous nous sentons encore plus petits et prenons mieux conscience de la valeur historique de ce lieu qui fut jadis le plus grand camp militaire soviétique en-dehors de l’URSS.

Initié à la fin du 19e siècle, ce camp militaire prend de l’envergure dès 1888 lorsqu’une ligne de chemin de fer est créée. Son expansion rapide - l’installation d’un bureau de communication et d’une école d’infanterie - en fera le plus grand camp militaire d’Europe à l’aube de la première guerre mondiale. Récupéré par les nazis, il restera en leur possession jusqu’en 1945.

L’émotion est intense lorsque nous arrivons face au vertigineux bassin vide de la piscine. Nos pas résonnent sous le haut plafond. Le site a notamment servi de lieu d'entraînement à l'équipe allemande en vue des Jeux Olympiques de 1936.

L’Allemagne réalisera alors une démonstration de force en raflant un total 89 médailles, loin devant le challenger américain qui en remportera 56. Hautement politique, les JO de 1936 seront surtout un moyen de propagande des idées nazies et de la prétendue suprématie aryenne.

Après la guerre, le camp est récupéré par les soviétiques qui apprécieront la robustesse des constructions nazi et s’y prépareront à la troisième guerre mondiale. Une ligne ferroviaire reliait quotidiennement le camp à Moscou afin de l’approvisionner en vivres et de limiter les contacts avec la population allemande. Un mur de 17 kilomètres de long protège le camp de l'extérieur et les allemands doivent être munis d'un laisser-passer pour s'y aventurer, ce qui lui vaudra le surnom de "Cité interdite".

Plus qu’un détail, ces tuyaux partant de l’imposante chaufferie qui servait à chauffer la piscine et une partie du complexe, sont symboliques de l’histoire de ces lieux. D’abord en allemand, les indications ont été recouvertes par des inscriptions en russe avant d’être à nouveau remplacées par de l’allemand. Chaque couche porte en elle de lourdes pages d’histoire…

Dans les années 50, les soviétiques reconstruisent la piscine et ajoutent de nombreux bâtiments au complexe de 200 hectares : école, studios de télé et de radio, magasins et coiffeurs. Le camp se transforme en ville qui accueillera jusqu’à 75.000 russes (militaires, employés de l’état, mais aussi femmes et enfants d'officiers).

Nous voilà au cœur de l’ancien gymnase nazi que l'armée rouge a transformé en salle de théâtre. La rigueur de l’architecture est ici rehaussée par des peintures colorées qui s’écaillent irrémédiablement. Si le reste du site, et principalement les casernes, a désormais été réhabilité et transformé en logements et en bureaux, ce n’est pas le cas pour cette partie, jadis plus luxueuse, qui ne trouve pas acquéreur.

Nous pénétrons dans le théâtre dans lequel le gardien a eu la prévenance d’allumer les lumières blafardes. Le plafond est piqué de taches sinistres, par endroit, le plâtre tache la moquette et le velours des sièges. Mais dans l’ensemble l’endroit est très bien préservé et pourrait passer pour une salle de spectacle, certes fatiguée mais toujours en activité. Ici, les numéros de places sont encore indiqués en cyrillique, comme si les soviétiques n’étaient jamais partis…

Des salles vides mais majestueuses jouxtent le théâtre principal. Des scènes pour de plus petites représentations sont montées, recouvrant un cheminement souterrain pour les artistes qui pouvaient surgir sur les planches.

Et puis, sur la scène du grand théâtre, ce majestueux système de cordes relié à des accessoires toujours en place à plusieurs mètres au-dessus du sol. Difficile ici de s'imaginer que nous sommes au beau milieu d'un complexe militaire capital en pleine Guerre Froide.

Nous retrouvons l’air libre et la chaleur du soleil après ces heures passées dans des salles gigantesques plongées dans le froid. Nous nous dirigeons vers la dernière partie de notre visite : la Maison des Officiers, bâtiment principal à la teinte jaune citron et lieu de l’administration du camp.

Dos à la statue de Lénine, l’entrée du bâtiment s’ouvre sur une volée d’escalier austère au plâtre, ici aussi, rongé par le temps et l’humidité. Dans les escaliers, l’accès à la passerelle menant à l’intriguant bâtiment circulaire a été muré… Dommage !

De part et d’autre du bâtiment, des cages d’escaliers jumelles – seulement différentes par la couleur des murs – permettent de circuler aisément entre les étages. Les rambardes incurvées répondent à la courbure du mur et aux fenêtres ovales par lesquelles la lumière entre pour réchauffer la pièce. On est en admiration ici et on ne se lassera pas de photographier ces formes douces.

On imagine aisément le temps, pas si lointain, où le claquement des bottes de l'armée rouge résonnait encore sur les marches et où la cellule d’isolement était encore occupée par un soldat pris en faute ou un éventuel dissident.

Après la chute du Rideau de Fer, le camp est tombé dans une période de flottement. Tous savaient qu’ils allaient être rappelés par la mère Russie, mais nul ne savait quand exactement.

En 1994, l’ordre tombe subitement. Les occupants du Petit Moscou ont moins de 12h pour vider les lieux et regagner la Russie. La nouvelle tombe comme un choc pour la plupart d’entre eux qui s’étaient mis à considérer cette base militaire comme leur « chez soi ». Surtout, l’angoisse et l’incertitude sont grandes : rentrer pour faire quoi, pour vivre où ? Nombre d’entre eux emporteront tout ce qu’ils peuvent afin de subvenir un temps à leurs besoins. Même l’intérieur des hélicoptères seront dépouillés dans l’espoir d’en tirer un petit profit.

Après le départ des dernières troupes, la petite localité passera de plus de 60.000 à juste 6.000 âmes. De nombreux témoignages d’Allemands découvrant les lieux désertés, font état de dîners laissés sur les tables et de dizaines d’animaux de compagnie abandonnés dans la précipitation du départ. Ils découvriront également un champ de désolation où se mélangeaient 98.300 cartouches, 29 tonnes de munitions et de déchets, des produits chimiques, de l’amiante et des pneus…


C’est déjà à notre tour de lever le camp après 4h de visite. Nous retrouvons le gardien à l’entrée qui nous ouvre la grille avec un sourire fatigué. Lui qui travaillait déjà ici à l’heure où le camp était en activité doit avoir le cœur lourd de voir le déclin progressif de ce patrimoine, certes sombre, mais qu’il est indispensable de préserver pour les générations futures. En sortant de la Petite Moscou, nous frissonnons encore, preuve que le lieu raconte encore son histoire avec émotion.


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